Mata Atlântica : Reportage photographique sur la déforestation au Brésil par l'agence Posto 5
- Posto 5 Agency
- 28 mai
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 29 mai

© Manuel Besse / Posto 5 Agency
EXTRAIT D'ENTRETIEN : Manuel Besse, l'archéologue du péril atlantique
Propos recueillis par la rédaction.
Propos recueillis par la rédaction
Manuel Besse, fondateur de l'agence Posto 5, impose depuis plusieurs années une photographie radicale, ancrée dans les fondamentaux du reportage documentaire. À rebours de l'esthétique convenue, Besse privilégie une approche brute, sans artifice. Ancien de l’École Louis-Lumière et lauréat du Grand Prix Photo de Saint-Tropez 2025, il a également été distingué par le Premier Prix « Noir et Blanc » et le Premier Prix « Portrait » de l’AAP Magazine, cumulant une série de récompenses internationales qui font de lui une figure établie de la scène photographique contemporaine. De ses immersions dans les favelas d'Amérique du Sud ou les zones de tension urbaines aux méandres de la Mata Atlântica, il documente les mutations du vivant. Nous l'avons rencontré pour cet entretien exclusif au sortir de sa « phase zéro », quatre mois de reconnaissance intense entre Rio, São Paulo et les zones les plus reculées de la forêt atlantique.
La Rédaction : Manuel, vous venez de boucler 120 jours de terrain en 2025. Une phase de reconnaissance qui marque le lancement de votre projet au long cours. Pourquoi cette obsession pour la Mata Atlântica ?
Manuel Besse : La Mata Atlântica n'est pas une forêt, c'est une défaite. On oublie souvent qu'elle est le premier biome à avoir subi le choc de la colonisation. Là où l’Amazonie est encore, par endroits, un mythe d’immensité, la Mata Atlântica est un cadavre que l’on dissèque encore. En mai, juin, septembre et octobre 2025, j’ai voulu comprendre la structure de cette agonie. Entre Rio et São Paulo, vous ne traversez pas une nature sauvage, vous traversez un champ de bataille où le béton, le charbon et l’industrie minière ont grignoté 93 % du territoire. Mon rôle n'est pas de faire du paysage, mais de documenter la rupture métabolique entre l'humain et ce qu’il reste de biosphère.
© Manuel Besse / Posto 5 Agency

La Rédaction : Aborder ces zones est un défi logistique et humain immense. Comment négocie-t-on sa présence dans des territoires où l'État est, au mieux, absent, au pire, hostile ?
Manuel Besse : Je ne me revendique pas du journalisme d'investigation. Je ne suis pas là pour révéler des complots, mais pour témoigner de ce que je vois. Je tente un inventaire photographique, une archive brute. Pourtant, de fil en aiguille, je m'aperçois que la tâche est monumentale. Il y a des couches sur couches, une sédimentation de destructions qu'il faut creuser. Tout est devenu une complexité infinie. Pour accéder au réel, je suis contraint de prendre des chemins de traverse, de voyager seul, de me faire opérer le moins possible. La discrétion et l'isolement sont les conditions sine qua non pour que le sujet ne se referme pas devant l'objectif. La négociation n'est pas une stratégie médiatique, c'est une nécessité de survie humaine pour pénétrer les communautés sans les trahir.
La Rédaction : Vous parliez des industriels et des activités extractives. Avez-vous pu approcher les zones de conflit direct, là où la déforestation est une industrie lourde ?
Manuel Besse : C'est le cœur de mon travail. J’ai documenté des zones où la forêt disparaît à une vitesse industrielle pour la production de charbon de bois. C'est une horreur silencieuse. Vous avez ces exploitants qui brûlent des hectares de forêt primaire pour alimenter les hauts fourneaux de l’industrie sidérurgique. Face à ces intérêts, le gouvernement joue un jeu de dupes. Les contrôles sont cosmétiques. Sur le terrain, l'État ne se manifeste que par une présence policière sporadique, souvent liée aux intérêts privés. Photographier cela, c'est jouer avec le feu. J'ai dû faire face à des pressions physiques et des intimidations. La difficulté de capturer ces zones par vue aérienne est réelle : les sites de déforestation sont souvent protégés par des systèmes d'alerte, et le ciel appartient à ceux qui ont les moyens de le surveiller.
© Manuel Besse / Posto 5 Agency

La Rédaction : La logistique est une constante dans votre œuvre. Passer des zones de tension urbaine à l'intérieur des terres, c’est changer de planète ?
Manuel Besse : C’est changer de strate de violence. Dans une favela ou une zone de tension, la violence est mécanique, urbaine, elle est dans le béton. Dans la forêt, elle est organique, elle est dans la terre. La difficulté d'aller d'un point à un autre est monumentale. Les pistes sont impraticables, les accès sont verrouillés par des syndicats locaux ou des groupes armés. Il y a une part d'errance nécessaire. Pour photographier le pêcheur au mercure, par exemple, j’ai dû passer par des chemins qui n’existent sur aucune carte officielle. Vous êtes dans une zone où le mercure empoisonne la chaîne alimentaire, où la rivière est devenue un vecteur de mort. C'est une ethnologie de la précarité : je ne photographie pas la nature, je photographie la fin de la chaîne de survie.
La Rédaction : À l'issue de cette phase zéro, quel diagnostic portez-vous sur ce biome ?
Manuel Besse : Je suis pessimiste, par réalisme. La Mata Atlântica ne se rétablit pas, elle se fragmente. Chaque mois, nous perdons des îlots de biodiversité irremplaçables. Ce que j'ai vu en 2025 confirme que nous sommes dans une course contre la montre. La technologie de déforestation est devenue trop efficace, et la volonté politique, à quelque niveau que ce soit, est inexistante face aux profits immédiats. Nous sommes en train de transformer un sanctuaire biologique en un désert productif. Mon projet « Le Dernier Souffle », qui débutera officiellement fin 2026 pour quatre ans, ne sera pas une célébration. Ce sera un constat d'inventaire après décès. Je photographie les restes d'une civilisation biologique qui, dans quelques décennies, ne sera plus qu'un souvenir dans des livres d'histoire. La forêt n'est plus en péril ; elle est en train de disparaître, et nous sommes les spectateurs impuissants de cet effacement.
L’œil et l’héritage : L’horizon Posto 5 Agency.
À l’heure où le Brésil se fragmente, Posto 5 Agency s’impose comme une sentinelle visuelle. L’intégration de Flávio Souza Cruz au sein de notre structure marque un tournant décisif. Son regard, d’une finesse incisive, apporte une profondeur inédite à notre lecture du Nordeste et de ce littoral côtier où la mer ne nourrit plus, mais grignote les espoirs. À travers l’objectif de Flávio, l’interaction sociale cesse d’être une abstraction pour devenir une réalité tangible : celle des agriculteurs aux mains noueuses et des éleveurs acculés par des cycles climatiques qui ne pardonnent plus. Son travail extrait ces êtres de l’ombre pour les ériger en figures majeures d’une résistance quotidienne, silencieuse et digne.

La rédaction : Manuel Besse, pourquoi cette alliance avec Flávio Souza Cruz s’est-elle imposée comme une nécessité pour l'agence ?
Manuel Besse : Parce que le documentaire, à ce degré d'exigence, demande une rigueur partagée. Il fallait à Posto 5 une complicité qui dépasse la simple technique pour embrasser une même obsession : documenter la dignité de ceux qui vivent en marge. Flávio possède cette faculté de saisir le silence des terres arides et la tension du littoral avec une empathie qui rejette tout misérabilisme.
D'ailleurs, cette dynamique va s'amplifier : de nouveaux photographes rejoindront Posto 5 très prochainement. Je tiens à remercier sincèrement tous ceux qui m'ont fait parvenir leurs dossiers ; la qualité du travail admiré était remarquable. Toutefois, notre sélection est volontairement méticuleuse. Au-delà du talent individuel, nous recherchons avant tout une synergie esthétique et une cohérence visuelle capables de transformer nos archives en une archive vivante.
Nous construisons une structure où chaque regard, bien qu'unique, participe à la même lecture du réel. C'est cette unité de ton qui fera, demain, la force de Posto 5.
© Flávio Souza Cruz / Posto 5 Agency
La Rédaction 20/05/2026 EXTRAIT D'ENTRETIEN
© Manuel Besse / Posto 5 Agency

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